Quand l’excès de respect tue le respect. Maxime Morand HR Today. Des mots et des hommes.

 

Le mot « respect » régit nos relations professionnelles et personnelles comme une sorte de « mantra » qui veille à neutraliser nos rapports quotidiens. Le respect nous permet d’éviter les conflits ouverts. Il crée une forme de mise à distance, chacun ayant assez d’égards pour ne pas empiéter sur le territoire d’autrui. Du reste, si l’on veut franchir cette invisible barrière, il est recommandé d’ouvrir la discussion par un : « sauf votre respect, je me permets de vous signaler ceci etc. Dans l’exagération, on pourrait être amené « à tenir l’autre en respect », comme un gendarme tient en respect le bandit, avant de lui ôter son arme.

 

Le vocabulaire du respect semble avoir envahi la sphère du management et des ressources humaines depuis une vingtaine d’années, vers le début des années nonante. Je me suis demandé si cela relevait d’une nouvelle forme de politesse ou d’une dépendance des nouvelles approches de la formation. Ecoute active, reformulation, considérations réciproques, un langage « adulte-adulte ». Au fond, la vie vécue comme une série d’études de cas afin de tenir le réel à distance observable. Pour se préserver de quoi ? Dans ce sens, la culture MBA qui a commencé à envahir les entreprises et les institutions dans ces années-là, force le respect par la mise en relation des compétences de chacun tout en sachant distance garder. Mais ce respect forcé, ne pourrait-il pas s’effectuer au détriment des exigences du langage vrai ?

 

Je me souviens d’avoir eu, il y a quelques petites années, une brillante collègue qui avait envoyé un courriel assez maladroit à tout le monde dans toute l’organisation. Je me suis permis de lui donner un feedback à ce sujet sous une forme que je trouvais sympathique, du style : la prochaine fois ce serait bien que l’on regarde ensemble le texte avant d’envoyer un tel message sensible à tous. Elle a pleuré. Je ne m’y attendais pas. En bon mâle, peu courageux, j’ai d’abord pris mes distances, respectant l’émotion suscitée. Puis, en fin de journée, je me suis quand même demandé si j’avais encore la possibilité de faire des remarques aux personnes qui m’étaient confiées. Au fond, qu’avais-je fait ? Mon soliloque s’est remémoré un livre du sociologue, Jean-Claude Kauffmann, intitulé « Ego, pour une sociologie de l’individu » (Nathan 2011). Grosso modo, il est montré que la réussite, dans le monde du travail, devient de plus en plus individuelle. Traduction que j’ai faite dans mon univers valaisan, autrefois, lorsque quelqu’un était pauvre dans un village, il était toujours quelqu’un de pauvre dans une communauté plus ou moins solidaire. Dans notre nouvelle configuration, si l’individu ne réussit pas, il est non seulement toujours aussi pauvre, mais il est considéré comme un crétin, un raté. Donc, aujourd’hui quelqu’un qui ne réussit pas, risque d’être diminué dans son être. Il est néantisé. Ainsi, le fait de donner du feedback, de faire des remarques négatives, est considéré comme destructeur. La bulle protégeant l’idée de réussite individuelle risquant de voler en éclats.

 

Le respect permet ainsi de protéger les bulles qui entourent chacun d’entre nous. Je suis certes connecté continuellement, mais je suis dans « mon quant à soi » protégé de la réalité surtout lorsque celle-ci risque de me faire souffrir. A charge pour moi de ne pas agresser autrui en retour. Les conséquences de cette « bullitude » ne sont que trop visibles : les personnes qui ne reçoivent plus de feedbacks vrais finissent par dériver. Elles s’enferment dans un univers calfeutré, où elles sont certes respectées formellement, mais le reste du groupe n’en pense pas moins. Le respect peut ainsi devenir la politesse de la déconsidération mentale de l’autre. Je ne lui dis rien, car je risque de créer un conflit, je risque de blesser et d’instaurer, dans mes rapports, de la souffrance jugée inutile.

 

Les organisations qui sont peu conflictuelles, au sens d’aborder les choses qui fâchent, vivent avec une énergie basse. Il semblerait qu’il y ait un rapport direct entre l’énergie haute ou faible et les résultats hauts ou faibles. Le respect jugule l’énergie aussi. Le respect peut aussi être tueur de compétences chez une personne qui a des compétences moyennes et un engagement moyen, parce qu’on ne lui donne pas la chance de s’ouvrir à une autre dimension. Et puis, est-ce vraiment respecter autrui que d’avoir des relations avec elle sur le mode de l’ évitement, même, et surtout, avec une grande gentillesse désarmante ?

 

J’imagine un cocktail : gardons le fond de la boisson une bonne dose de respect, surtout dans les formes aimables, simples et directes. Ajoutons le sel de l’humour afin d’alléger les heures et les jours. Un peu de poivre et de piment d’Espelette pour s’asseoir, afin de donner et de recevoir un feedback empreint de qualité et de vérité. Ce tonique devrait enlever la toxicité des relations très étudiées qui engendrent tellement de souffrance. Santé !

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