De l’art de la tonicité dans le leadership. Maxime Morand. L’Agefi.

Mr. Yves Cuendet, intervenant pour la formation des membres de conseils d’administration et de fondation, et Monsieur Frédéric Bonjour, Directeur de la Formation auprès du Centre Patronal vaudois ont invité le soussigné à donner une conférence pour les participants qui ont déjà suivi leurs cours. Cette intervention a eu lieu le  15 mai dernier à Paudex.

Le sujet m’a été imposé. L’idée de Mr. Cuendet consistait à rendre attentifs quelques 30 dirigeants aux interférences personnelles et communautaires dans le processus de décision. Un membre d’un conseil de fondation de prévoyance, âgé de 55 ans, aura un grand souci de préserver sa future rente en n’étant pas enclin à décider une baisse des taux de conversion qui pourrait l’affecter personnellement, par exemple. Un peu de recherche dans quelques dictionnaires et dans le latin de ma cuisine, me permet de poser le cadre. Décideur : « qui tranche », avec une évolution à la fin du XVIII ème siècle (Mme de Staël) « amener quelqu’un à faire quelque-chose ». Pousser les autres à l’action. Donc une histoire de leadership. Innocent : « qui ne nuit pas », de nocere dont la filiation remonte à nex, necis (mort violente) et au véhicule indo-européen nok  comme le grec nekros , nécrose. Ainsi sommes-nous tout-de-suite amené à la pointe de l’enjeu : a contrario, si ma décision n’est pas innocente, elle est créatrice de nécroses dans l’organisation à laquelle j’appartiens. Mes décisions sont potentiellement mortifères.

Mon autorité doit, c’est sa racine, « augmenter », faire devenir plus l’autre, les autres, (augere). Dans cet exercice, dans cet art du pouvoir vrai, je peux facilement être pollué, nécrosé, par des facteurs venant de mon éducation, de mon milieu, de ma culture, de mon réseau. Cela pourrait m’inciter à laisser à mes préjugés le champ libre pour y planter des espèces nuisibles. Aussi, mes émotions, mes envies de plaire, mon aversion au conflit ou à la simple confrontation peuvent créer un espace où les illusions se meuvent. De fait, mes préjugés et mes illusions, l’absence d’autorité créatrice de valeurs à long terme, risquent fortement de mettre des toxines dans mon environnement. La réponse à la toxicité induite se trouve naturellement dans la tonicité que je mets dans l’exercice de mon pouvoir. Passer de toxique à tonique, la clé de la décision.

Les toxines proviennent de multiples horizons : par le mimétisme et l’appartenance au groupe, le Principe de Lucifer (Howard Bloom), par lequel le groupe enfle et se protège et agresse les autres groupes avec une violence implacable et inouïe. Juste pour sur-vivre et l’emporter sur l’autre (l’ennemi). Les structures même des institutions sont porteuses d’ingrédients toxiques. Un patron fondateur omniscient omnipotent omniprésent. Une structure hiérarchique vertigineusement paralysante. Des silos d’organisation sans plus de gouvernance transversale. Des équipes-projets qui s’éclatent sans calculer les conséquences humaines et financières. Des individualistes-spécialistes qui usent et abusent du droit de veto. Des CFO COO maniant un autisme affiché par SAP et prenant de plus en plus la place du CEO.

Comment, devant la pollution potentielle des agents toxiques, créer et recréer de la tonicité dans la manière de décider ?

Entre le j’aime et le j’aime pas (merci Facebook), il y a un écart, un éclat d’intelligence : être « suspicious » ! Poser des questions, ne rien laisser passer, ne pas se laisser impressionner. Quitte à avoir l’air bobet, ne rien laisser filer que je ne saisis pas. L’avalanche de vos questions finira par augmenter le volume des informations et permettra, par jeu mathématique, de décider en connaissance de cause. De même, quand les toxiques montrent le bout de leur nez, n’hésitez pas à user de l’humour, (vue panoramique et non-paralysante de la situation) voire de la rupture : prendre de la distance. Ne vous laissez pas polluer par les humeurs des cerveaux alentour, sortez de la salle, respirez, donner à votre cerveau la chance de se tonifier, de prendre son hélicoptère mental pour mieux mesurer les enjeux : mission, vision, résultats, autrui, esprit d’équipe, personnes, expertise, expérience, compétences, communication, accords et désaccords, et moi dans tout cela ?

Surtout : où est ma liberté, mon indépendance, mon absence de conflit d’intérêts, dans mes yeux et dans la réputation que je souhaite afficher ?

Dans un monde dans lequel les organisations vibrent d’une constante et instantanée défibrillation des organigrammes (on change souvent l’organisation afin de masquer l’impéritie de l’atteinte d’objectifs ambitieux et irréalistes et l’échec de nouveaux pseudo-leaders miraculeux), que faut-il tonifier en soi, quel soin faut-il que le décideur prenne par lui-même ?

Un décideur se doit d’ « habiter avec lui-même » ! (Définition d’un moine par Benoît dans sa Règle, premier manuel de management européen datant du VI ème siècle). Un décideur se doit d’être ancré, « grounded ». Non pas mis à terre, mais les pieds sur terre, dans l’humus de la vie (le mot humilité, proche de la terre est un dérivé tonique intéressant). Pour ce faire, le leader dirigeant devrait soigner ses bases de sécurité, sa citadelle dans laquelle il (elle) est imprenable, le sanctuaire dans lequel il (elle) se re-cueille, se reprend, se source et se ressource. Ce lieu, doit se retrouver dans sa propre « raison d’être », son « WHY » personnel (voir sur youtube les vidéos de Simon Sinek). La décision suppose une hygiène personnelle chez la personne qui décide. Ma claire raison d’’être, ma mission personnelle et mon indépendance fondées, forment l’œil cérébral qui éclaire mon discernement. Entretemps, j’aurai nettoyé le tuyau de mon âme de toutes les scories toxiques qui empêcheraient le souffle de l’audace de passer.

Bon ramonage ! Bien sûr j’eusse pu vous entretenir de poulpe-attitude, de laisser votre cerveau-intuitif coopérer à votre clairvoyance dans la décision, de méditation qui vous rend « robur ad pugnam », robuste pour la bagarre de la journée.  Peut-être un autre article ?

Publié dans l’AGEFI  vendredi-dimanche 2-9 juin 2013.

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