Allô ? J’appelle la solitude, répondez ! Maxime Morand : HR Today 1/2016. Des mots et des hommes. Opinions.

Allô? J’appelle la solitude, répondez!

Il ne faut pas se la raconter: la connexion continue, c’est bien. Mais l’acte de décision prend principalement sa source dans un cerveau déconnecté, solitaire, distant. Alors, comment en faire une citadelle imprenable, comment reconfigurer régulièrement son esprit en mode de clarification ? Bref, comment soigner son cerveau?

Ne boudons pas non plus notre plaisir: être connecté constamment, c’est juste super génial. Le nuage nous relie à plein de réalités qui se superposent, selon nos désirs. Pour sûr, notre cerveau gagne en souplesse et en plasticité. La transgression de l’ubiquité est acceptée par tous: nous sommes capables de naviguer à peu près partout. Certes, nous ne visitons pas la terre entière, ni son histoire passée avec son présent continu et les fictions du futur. Mais l’ubiquité s’est invitée: elle habite en nous! Nos I-phones sont devenus notre quatrième cerveau, lequel peut aisément traverser le cerveau reptilien qui appelle au secours, le cerveau limbique qui danse au son du divertissement et le cerveau cortical qui pose des questions tous azimuts.

Quel Merlin l’Enchanteur aurait pu rêver de cette accessibilité quasi infinie dont nous sommes tous bénéficiaires? Le virtuel et le réel peuvent s’imbriquer et dessiner n’importe quels circuits. Notre mémoire vive plane sur un petit nuage. Nous sommes enchantés.

Sauf que… le réveil est pénible lorsqu’il s’agit de décider dans des cas difficiles. On a beau secouer l’engin électronique et passer d’un site à l’autre, il faut bien poser ses fesses pour se mettre à réfléchir. Ce monde mouvant qui s’amplifie, se déploie, se forme, se déforme et se reforme: comment cette défibrillation cérébrale aide-t-elle – ou empêche-t-elle – le processus de la prise de décision?

Pour éviter les erreurs manifestes, il vaut mieux mimer les solutions qui se trouvent sous nos yeux, à portée de main. Ce mimétisme engendre une démultiplication des processus connus et des idées à la mode. La prise de décision s’en trouve dans un premier temps facilitée. Les connexions nous aident à pré-fabriquer nos décisions avec des algorithmes salvateurs. Sont-elles pour autant fondées, sachant qu’il s’agit de l’humain?

Une vraie décision doit se mûrir. Et pour mûrir, il faut se donner le temps de laisser croître la réflexion. L’interaction immédiate, ou la décision sur-le-champ, sont souvent sources d’erreur ou de pari risqué. Le singe alpha fait étalage de sa puissance, certes, mais une fois que l’énergie de la domination ou l’instinct de survie ont été démontrés, où voit-on le pourquoi et la raison de la décision?

Pour décider, le cerveau a besoin de solitude. La solitude nous permet d’habiter avec notre cerveau. Converser avec lui, l’entraîner au raisonnement, trouver des ressources et les cheminements possibles ou des analogies: tout cela est essentiel pour densifier le sucre cérébral. Il faut donc se parler à soi-même pour configurer un logiciel susceptible de prendre des décisions fondées, et non pas surgies de la répétition mimétique des réponses qui nous sont soufflées par les systèmes habituels et l’opinion publique.

Le décideur doit entendre les avis des membres de son équipe, de son comité de direction; puis, il doit se retirer pour élaborer un choix dans sa base de sécurité, qui peut être son bureau. Un lieu avec des objets personnels, peut-être un tableau d’une beauté inspirante, des livres qui seraient comme des clins d’œil à son esprit espiègle, des photos rappelant des moments de bonheur. Prendre de la distance et ne pas se laisser influencer par les cerveaux des protagonistes est vital pour oser la production d’une décision bien cogitée. Le cerveau a besoin de cogiter (= d’assembler des éléments jusqu’à ce que cela fasse sens) avant de produire (= de pousser en avant) une décision.

Plus important encore: une fois les enjeux d’une grande décision posés sur la table, il faut rejoindre sa base de sécurité. Mon atelier de peintre par exemple, ou mon sentier de jogging. Cet endroit permet à mon cerveau de s’aligner avec des «vibrations-ressources». Dans cette base, je peux laisser mon esprit raisonner. Le cerveau est plus intelligent que ma volonté; il faut donc lui laisser la chance de trouver, dans l’immense bibliothèque d’expériences qu’il renferme, la routine, le chemin exact à tracer et enfin, la voie de la décision.

Donc, pour prendre une vraie décision, et pour habituer notre cerveau à se confronter à cette nécessité-là, cultivons la déconnexion. Trouvons-nous une citadelle, une haute forteresse dans laquelle nous serions imprenables, un sanctuaire dans lequel nous pourrions nous recueillir, un chemin sinuant dans un paysage de paix jubilatoire afin que notre cerveau puisse divaguer, trouver des chemins inconnus, et, finalement, nous surprendre.

Soigner son cerveau, converser en aparté avec lui pour prendre la bonne décision. Osons la diététique de la déconnexion! Notre cerveau reconfiguré nous gratifiera alors une grande clarification panoramique qui nous permettra de mesurer les enjeux de la situation dans leur juste envergure.

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